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Pourquoi avez vous sous-titré votre ouvrage sur les cultures lycéennes
« la tyrannie de la majorité » ?

Dans la société juvénile existent des pressions à la conformité de plus en
plus fortes. Conformité à des codes qui ne sont plus dictés par des
adultes, mais par les jeunes entre eux. Il s’agit de codes vestimentaires,
de langage, de goûts culturels… C’est très difficile pour un jeune
aujourd’hui d’être différent des autres, il risque d’être marginalisé
socialement et de ne pas avoir d’amis. A cet âge là, c’est un risque que
très peu peuvent courir.
Ce phénomène est paradoxal et en balance : d’un côté, on a un modèle
familial où plus d’autonomie est laissée au jeune (on lui propose de se
réaliser lui-même, de trouver son projet de vie, on l’encourage à
l’authenticité), de l’autre côté, cette autonomie est un peu perdue car il
est pris dans tous ces liens qui le poussent à la conformité, à faire
comme les autres, à aimer les même choses que les autres, à s’habiller
comme les autres, à parler comme les autres. Même quand il est seul chez
lui. Car l’autonomie laissée par les parents est complètement
contrebalancée par le poids des échanges avec les autres qui se
poursuivent dans l’intimité de la chambre. Le téléphone portable et les
messageries instantanées comme Msn permettent en effet le tissage de liens
invisibles.
Les adultes ont-ils besoin de connaître ces cultures juvéniles pour
échanger avec les jeunes ?
En tout cas, j’ai pu constater que les jeunes aiment bien en parler. Il
faut essayer de comprendre ce qu’il y a derrière. Le problème c’est que
souvent, le regard adulte sur certaines pratiques juvéniles est chargé d’a
priori négatifs du type : « ils se voient toute la journée, pourquoi ils
n’arrêtent pas de s’envoyer des messages sur Internet ? ». Pour les
adultes, les émissions de libre antenne à la radio (comme sur Skyrock)
peuvent être très choquantes. Mais derrière ces émissions provocatrices et
extrêmement crues en termes de langage, il faut voir la part de jeu très
forte sur les interdits, les transgressions. En ce qui concerne les
échanges sur Internet, ils permettent de dire des choses beaucoup plus
librement que dans la journée où règne un regard permanent. Ils jouent un
rôle de soupape, de 2e scène pour échanger avec les autres. Donc de ce
point de vue là, ils ne sont pas inutiles.
On peut essayer de rendre conscients les jeunes sur la possibilité d’être
en désaccord avec la domination des commerçants. Ces derniers ont compris
leur intérêt et proposent de plus en plus de produits ciblés « jeunes »
(la plupart extrêmement chers) dans tous les secteurs (radio, télévision,
presse magazine, jeux vidéos, etc.) Je pense aussi qu’il ne faut pas
laisser l’univers culturel juvénile l’emporter, mais au contraire lutter
contre et maintenir un lien avec la culture dite « humaniste » qui aide à
lire le passé et donc le présent.
Les discussions sont donc possibles et bénéfiques. Sauf si c’est pour
juger de façon a priori négative.
Vous semblez constater une séparation des deux sexes…
Oui, les différences par sexe restent très importantes alors même que la
vie quotidienne se déroule dans une mixité complète, que ce soit à l’école
ou ailleurs. On peut même supposer qu’elles se sont plutôt ravivées
qu’atténuées. La nécessité de recomposer des identités socialement sexuées
est sensible. Dans le domaine de la culture, c’est très frappant. Les
garçons dont les activités sont mono-sexes (comme les jeux vidéos),
tentent de se positionner comme ayant un rapport à la culture plus «
intelligent » que les filles. Ils dénigrent donc leurs goûts (en matière
de musique notamment), leur approche de l’univers des stars (intérêt pour
les posters, les photos, etc.). Autre disparité : « la tyrannie de la
majorité » concerne plus les garçons que les filles, parce que chez les
garçons, il y a cette organisation de la vie en « bandes ». Or, c’est au
sein de ces bandes que les codes sont les plus rigides et les plus
impératifs. Les filles fonctionnent plutôt en petits groupes d’amis. Elles
aussi sont soumises à des tas de codes, mais elles peuvent négocier un peu
plus leur part de différence. Les relations filles/garçons ne sont donc
pas fluides. Le rôle des adultes, c’est d’empêcher que cette ségrégation
ne conduise à de l’agressivité.
De par l’allongement de la scolarité (qui va bien au delà des 16 ans
obligatoires), les jeunes sont plus longtemps dans la même condition
statutaire et on constate une certaine uniformisation. Pour autant, la
jeunesse n’existe toujours pas ** : il y a des gens riches et des gens
pauvres, et surtout aujourd’hui des filles et des garçons. L’adulte est
bien obligé de tenir compte de cette disparité.
* Dominique Pasquier, Cultures
lycéennes, La tyrannie de la majorité. – Paris : Editions Autrement, coll.
Mutations n°235, 2005. – 180 p.
** Référence au texte « La jeunesse n’est qu’un mot
» in Questions de sociologie, Pierre Bourdieu. - Éditions de Minuit, 1984.
Ed. 1992 - pp.143-154.
Rachid Bensaci,

coordinateur de structure, Léo Lagrange Bourgogne Franche-Comté
L’enquête de Dominique PASQUIER auprès des jeunes lycéens confirme bien
l’existence de nouveaux comportements qui s’imposent aux jeunes. Ils vont
au delà du périmètre culturel et environnemental délimité par les adultes.
La généralisation de l’utilisation des nouvelles technologies de
communication « sms, chat, blogs, msn, etc » tend à faire disparaître les
disparités entre tous les jeunes connectés qu’ils soient du sud, du nord,
des villes ou ceux des campagnes.
Ce monde de liberté virtuelle leur offre un espace de mobilité et
d’échanges considérable, sans limites, contrôles, ni contraintes
administratives. Pour certains, il leur permet non seulement de partager
leurs passions sans être jugés, mais aussi, de faire partie d’une
communauté avec ses propres codes et règles.
Cette même culture « horizontale » véhiculée par la déferlante de ces
nouveaux moyens de communication, répond à la fois à des codes variables
dans le temps -d’ou l’effet de mode chez les jeunes – mais en même temps à
des leviers très puissants d’appartenance, d’ou le concept de « tyrannie
». Celui qui n’est pas à jour, est exclu du réseau.
En parallèle, le monde des adultes (parents, et l’ensemble des
co-éducateurs) tente de comprendre ces cultures juvéniles, en leur
laissant plus d’autonomie dans leurs choix et décisions. Une logique
éducative basée de plus en plus sur la négociation et parfois même par le
compromis.
• En tant que co-éducateur, comment interpréter ces constats ? Devons-nous
intégrer l’usage de ces technologies dans nos actions au quotidien ?
• Comment permettre à l’individu de se forger une opinion indépendamment
du groupe sans s’en exclure ? Quelle est la place de l’individu dans notre
projet collectif ?
Sylvain Martini,

Responsable Mission Jeunesse, Léo Lagrange Ouest
Je suis toujours un peu dubitatif concernant certaines interprétations
dramatisantes qui émanent d'enquêtes sociologiques sur les questions
relatives à la jeunesse.
D'une part, les inquiétudes posées sur les jeunesses m'apparaissent comme
les reflets des problématiques qui se posent à l'ensemble de la société.
Les codes dont parlent D. Pasquier sont imposés aux jeunes par notre
société mercantile détenue par les adultes.
D'autre part, ces codes tyranniques ont toujours existé : c'est un mode de
construction identitaire (et dont les phénomènes de groupes - de "tribus"
pour reprendre un vocable très en vogue dans les années 90 - étaient un
élément parfois très ostentatoire : la tribu métal, les punks, les zazous,
les babs, les blousons noirs...), qui peut certes avoir ses travers
(bandes marginalisées), mais qui n'est souvent que passager, et surtout
qui est évolutif. La période lycéenne est une période où l'individu
cherche à se démarquer du modèle familial en testant d'autres modèles.
Les adultes ne sont pas étrangers à ces phénomènes de groupes et le monde
de l'entreprise libérale offre de nombreux exemples de codes tyranniques
(harcèlement entre collègues, communication parasitaire pour nuire à un
collaborateur, séminaires intensifs de formatage des salariés...).
Les NTIC ont peut être accentué ces phénomènes, mais fondamentalement, la
pratique du portable est-elle si différente des relations épistolaires
entre jeunes d'il y a 20 ou 30 ans ?
D'autres sociologues ont remis en cause la notion de culture juvénile en
montrant que chaque jeune est le produit d'une culture familiale,
elle-même le produit de l'appartenance à une CSP. Et sur le terrain, si je
fais le même constat que D. Pasquier, d'autres pressions m'apparaissent
beaucoup plus dramatiques : la difficulté de certains jeunes à s'extraire
de problèmes endémiques vécus par leur famille depuis parfois plusieurs
générations, les charges médiatiques anti-jeunes (il est consternant de
voir que le registre lexical des adultes les concernant n'a guère évolué
depuis plus d'un siècle : les Apaches à la fin du XIXe, les sauvageons
selon Chevènement, les blousons noirs des années soixante, les voyous de
Sarkozy, et bien d'autres)...
Si culture juvénile devait exister, j'ai le sentiment qu'elle serait le
produit de la tyrannie des adultes à leur encontre.
Les inquiétudes que portent les adultes sur les jeunes ne diffèrent guère
des discours antérieurs : les premiers psychologues s'étant intéressés aux
jeunes les décrivaient comme des individus portés au vice, à la violence ;
dans les années 60, on glosait sur les effets nocifs du rock, des bandes
dessinées... Aujourd'hui, ce sont d'autres produits, d'autres codes,
d'autres modes qui sont montrés du doigt.
Quant à la séparation des sexes, là encore, les constats de D. Pasquier ne
sont pas nouveaux : l'utilisation du temps libre des jeunes filles et des
garçons a toujours été très marquée et les modes de sociabilité entre les
deux sexes ont toujours été différents. Cette dichotomie filles-garçons
est aussi le signe d'une recherche de repères identitaires marquée par une
dynamique d'attirance et de rejet.
Si une vigilance doit être observée concernant l'ensemble de ces
phénomènes, il me semble que nos préoccupations doivent tendre à remettre
en débat la question de la citoyenneté face aux dérives consuméristes de
notre société, qui font de plus en plus de l'individu un consommateur
revendiquant des droits plutôt qu'un citoyen chargé de devoirs.
Bibliographie

Dossier Espace Ressources
Pour effectuer vos demandes d’information :
Tel : 01 48 10 65 61
E-mail : espace.ressources@leolagrange.org
- Les jeunes de 1950 à 2000, un bilan des évolutions. INJEP
A l'aide de spécialistes de la jeunesse, en s'appuyant sur des données
chiffrées et le regard de la presse sur la jeunesse, l'Injep s'attache à
donner dans cet ouvrage un panorama complet de la jeunesse depuis 50 ans.
Ref : 888
- Olivier Galland, Les Jeunes. – La Découverte, coll. Repères., 2002
Du Moyen Âge à nos jours, quelle a été la place des jeunes dans notre
société ? Qui sont les huit millions de jeunes Français des années
quatre-vingt-dix ? Comment entrent-ils dans la vie professionnelle ? Quels
sont leurs goûts ? À quelles valeurs adhèrent-ils ? Après les révoltes des
années soixante, la jeunesse est-elle maintenant résignée, pragmatique ou
indifférente ?
- « Adolescents : les années tribus » in Le Monde2, 11 juin 2005
Aujourd’hui plus que jamais, les ados s’assemblent et se rassemblent,
adoptent des codes. Pour être quelqu’un disent-ils. Communautarisme ? Les
sociologues préfèrent parler de tribu. Skate, hip-hop, chal, rock, rap,
reggae, baba, électro, métal… le choix est large. Liberté ou
asservissement ? Enquête par Guillaume Kempf et photos de Léa Crespi.
- « Les objets des adolescents », Serge Lesourd. – Agora Débats Jeunesses
n° 13
Après avoir distingué trois fonctions psychiques des objets (les objets de
la réalité, l'objet psychique et l'objet-moi) l'auteur s'attache à montrer
l'importance pour le sujet en construction qu'est l'adolescent de son
rapport aux objets réels.
ref : 442
- « Les pratiques culturelles adolescentes », Jean-François Hersent. – BBF
2003
Selon l’auteur, la durée de l’adolescence s’allonge, et elle devient une
période d’expérimentation en dehors de la vraie vie, au détriment de la
construction d’une identité par rapport aux parents. Cela explique
quelques comportement spécifiques aux adolescents.
Autres références
- Michel Maffesoli, Le Temps des tribus. - La Table Ronde, 2000
Les transformations des sociétés, l'émiettement du corps social... Nous
rentrons dans l'ère des tribus. Professeur de sociologie à l'Université de
la Sorbonne, Directeur du Centre d'études sur l'actuel et le quotidien
(CEAQ) et rédacteur en chef de la revue Sociétés, Michel Maffesoli est
l'auteur de La part du diable, Précis de subversion postmoderne
(Flammarion, 2002) ; L'Instant Eternel. Le retour du tragique dans les
sociétés postmodernes (Denoël, 2000) ; Du nomadisme. Vagabondages
initiatiques (Le livre de Poche, 1997) et Le temps des tribus (1988, Réed.
La Table Ronde, 2000)
Pour en savoir plus :
http://www.ceaq-sorbonne.org/
- Michel Fize, Les Adolescents. – Editions Le Cavalier bleu, coll. Idées
Reçues. – 2002
« Il circule sur l'adolescence toutes sortes de préjugés qui ont pour
conséquence de donner de cet âge de la vie une vision noire, sinon
apocalyptique. L'exigence scientifique suppose l'interrogation permanente
des idées, des théories ; elle implique le courage de le faire, sans
complaisance. » Michel Fize
Michel Fize est, depuis 1994, sociologue au CNRS (Centre d'Ethnologie
Française), spécialiste des questions de l'adolescence, de la jeunesse et
de la famille.
Pour en savoir plus :
http://www.lecavalierbleu.com/idees_recues/Adolescents.html
- Gérard Mauger, Les jeunes en France. Etat des recherches. – La
Documentation française, 1994.
Gérard Mauger est sociologue, directeur de recherche au CNRS,
directeur-adjoint du Centre de sociologie européenne (CSE) depuis 2000,
après avoir été directeur du laboratoire « Cultures et sociétés urbaines »
(CSU). Ses recherches ont porté sur la jeunesse, la déviance, les
pratiques culturelles et les intellectuels.
En savoir plus :
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