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Société Les jeunes sous le coup de la tyrannie de la majorité
Supplément Web de l'article paru dans Léo N°4, p. 20-21 , été 2005

3 questions à Dominique Pasquier, sociologue, directrice de recherche au Centre National de Recherche Scientifique (CNRS)
Dans la jungle des looks et des nouvelles technologies aux dialectes parfois déroutants (sms, mms, msn, blogs…), l’écart entre les « jeunes » et les adultes semble parfois se creuser. Dominique Pasquier a mené une enquête auprès de lycéens de la région parisienne *.
Réactions de Rachid Bensaci, coordinateur de structure
Léo Lagrange Bourgogne Franche-Comté
Réactions de Sylvain Martini, responsable Mission Jeunesse, Léo Lagrange Ouest
Bibliographie

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Pourquoi avez vous sous-titré votre ouvrage sur les cultures lycéennes « la tyrannie de la majorité » ?

Dans la société juvénile existent des pressions à la conformité de plus en plus fortes. Conformité à des codes qui ne sont plus dictés par des adultes, mais par les jeunes entre eux. Il s’agit de codes vestimentaires, de langage, de goûts culturels… C’est très difficile pour un jeune aujourd’hui d’être différent des autres, il risque d’être marginalisé socialement et de ne pas avoir d’amis. A cet âge là, c’est un risque que très peu peuvent courir.
Ce phénomène est paradoxal et en balance : d’un côté, on a un modèle familial où plus d’autonomie est laissée au jeune (on lui propose de se réaliser lui-même, de trouver son projet de vie, on l’encourage à l’authenticité), de l’autre côté, cette autonomie est un peu perdue car il est pris dans tous ces liens qui le poussent à la conformité, à faire comme les autres, à aimer les même choses que les autres, à s’habiller comme les autres, à parler comme les autres. Même quand il est seul chez lui. Car l’autonomie laissée par les parents est complètement contrebalancée par le poids des échanges avec les autres qui se poursuivent dans l’intimité de la chambre. Le téléphone portable et les messageries instantanées comme Msn permettent en effet le tissage de liens invisibles.

Les adultes ont-ils besoin de connaître ces cultures juvéniles pour échanger avec les jeunes ?

En tout cas, j’ai pu constater que les jeunes aiment bien en parler. Il faut essayer de comprendre ce qu’il y a derrière. Le problème c’est que souvent, le regard adulte sur certaines pratiques juvéniles est chargé d’a priori négatifs du type : « ils se voient toute la journée, pourquoi ils n’arrêtent pas de s’envoyer des messages sur Internet ? ». Pour les adultes, les émissions de libre antenne à la radio (comme sur Skyrock) peuvent être très choquantes. Mais derrière ces émissions provocatrices et extrêmement crues en termes de langage, il faut voir la part de jeu très forte sur les interdits, les transgressions. En ce qui concerne les échanges sur Internet, ils permettent de dire des choses beaucoup plus librement que dans la journée où règne un regard permanent. Ils jouent un rôle de soupape, de 2e scène pour échanger avec les autres. Donc de ce point de vue là, ils ne sont pas inutiles.
On peut essayer de rendre conscients les jeunes sur la possibilité d’être en désaccord avec la domination des commerçants. Ces derniers ont compris leur intérêt et proposent de plus en plus de produits ciblés « jeunes » (la plupart extrêmement chers) dans tous les secteurs (radio, télévision, presse magazine, jeux vidéos, etc.) Je pense aussi qu’il ne faut pas laisser l’univers culturel juvénile l’emporter, mais au contraire lutter contre et maintenir un lien avec la culture dite « humaniste » qui aide à lire le passé et donc le présent.
Les discussions sont donc possibles et bénéfiques. Sauf si c’est pour juger de façon a priori négative.

Vous semblez constater une séparation des deux sexes…

Oui, les différences par sexe restent très importantes alors même que la vie quotidienne se déroule dans une mixité complète, que ce soit à l’école ou ailleurs. On peut même supposer qu’elles se sont plutôt ravivées qu’atténuées. La nécessité de recomposer des identités socialement sexuées est sensible. Dans le domaine de la culture, c’est très frappant. Les garçons dont les activités sont mono-sexes (comme les jeux vidéos), tentent de se positionner comme ayant un rapport à la culture plus « intelligent » que les filles. Ils dénigrent donc leurs goûts (en matière de musique notamment), leur approche de l’univers des stars (intérêt pour les posters, les photos, etc.). Autre disparité : « la tyrannie de la majorité » concerne plus les garçons que les filles, parce que chez les garçons, il y a cette organisation de la vie en « bandes ». Or, c’est au sein de ces bandes que les codes sont les plus rigides et les plus impératifs. Les filles fonctionnent plutôt en petits groupes d’amis. Elles aussi sont soumises à des tas de codes, mais elles peuvent négocier un peu plus leur part de différence. Les relations filles/garçons ne sont donc pas fluides. Le rôle des adultes, c’est d’empêcher que cette ségrégation ne conduise à de l’agressivité.
De par l’allongement de la scolarité (qui va bien au delà des 16 ans obligatoires), les jeunes sont plus longtemps dans la même condition statutaire et on constate une certaine uniformisation. Pour autant, la jeunesse n’existe toujours pas ** : il y a des gens riches et des gens pauvres, et surtout aujourd’hui des filles et des garçons. L’adulte est bien obligé de tenir compte de cette disparité.

* Dominique Pasquier, Cultures lycéennes, La tyrannie de la majorité. – Paris : Editions Autrement, coll. Mutations n°235, 2005. – 180 p.

** Référence au texte « La jeunesse n’est qu’un mot » in Questions de sociologie, Pierre Bourdieu. - Éditions de Minuit, 1984. Ed. 1992 - pp.143-154.


Rachid Bensaci,
coordinateur de structure, Léo Lagrange Bourgogne Franche-Comté

L’enquête de Dominique PASQUIER auprès des jeunes lycéens confirme bien l’existence de nouveaux comportements qui s’imposent aux jeunes. Ils vont au delà du périmètre culturel et environnemental délimité par les adultes.

La généralisation de l’utilisation des nouvelles technologies de communication « sms, chat, blogs, msn, etc » tend à faire disparaître les disparités entre tous les jeunes connectés qu’ils soient du sud, du nord, des villes ou ceux des campagnes.

Ce monde de liberté virtuelle leur offre un espace de mobilité et d’échanges considérable, sans limites, contrôles, ni contraintes administratives. Pour certains, il leur permet non seulement de partager leurs passions sans être jugés, mais aussi, de faire partie d’une communauté avec ses propres codes et règles.
Cette même culture « horizontale » véhiculée par la déferlante de ces nouveaux moyens de communication, répond à la fois à des codes variables dans le temps -d’ou l’effet de mode chez les jeunes – mais en même temps à des leviers très puissants d’appartenance, d’ou le concept de « tyrannie ». Celui qui n’est pas à jour, est exclu du réseau.

En parallèle, le monde des adultes (parents, et l’ensemble des co-éducateurs) tente de comprendre ces cultures juvéniles, en leur laissant plus d’autonomie dans leurs choix et décisions. Une logique éducative basée de plus en plus sur la négociation et parfois même par le compromis.

• En tant que co-éducateur, comment interpréter ces constats ? Devons-nous intégrer l’usage de ces technologies dans nos actions au quotidien ?
• Comment permettre à l’individu de se forger une opinion indépendamment du groupe sans s’en exclure ? Quelle est la place de l’individu dans notre projet collectif ?


Sylvain Martini,
Responsable Mission Jeunesse, Léo Lagrange Ouest

Je suis toujours un peu dubitatif concernant certaines interprétations dramatisantes qui émanent d'enquêtes sociologiques sur les questions relatives à la jeunesse.
D'une part, les inquiétudes posées sur les jeunesses m'apparaissent comme les reflets des problématiques qui se posent à l'ensemble de la société. Les codes dont parlent D. Pasquier sont imposés aux jeunes par notre société mercantile détenue par les adultes.
D'autre part, ces codes tyranniques ont toujours existé : c'est un mode de construction identitaire (et dont les phénomènes de groupes - de "tribus" pour reprendre un vocable très en vogue dans les années 90 - étaient un élément parfois très ostentatoire : la tribu métal, les punks, les zazous, les babs, les blousons noirs...), qui peut certes avoir ses travers (bandes marginalisées), mais qui n'est souvent que passager, et surtout qui est évolutif. La période lycéenne est une période où l'individu cherche à se démarquer du modèle familial en testant d'autres modèles.
Les adultes ne sont pas étrangers à ces phénomènes de groupes et le monde de l'entreprise libérale offre de nombreux exemples de codes tyranniques (harcèlement entre collègues, communication parasitaire pour nuire à un collaborateur, séminaires intensifs de formatage des salariés...).
Les NTIC ont peut être accentué ces phénomènes, mais fondamentalement, la pratique du portable est-elle si différente des relations épistolaires entre jeunes d'il y a 20 ou 30 ans ?
D'autres sociologues ont remis en cause la notion de culture juvénile en montrant que chaque jeune est le produit d'une culture familiale, elle-même le produit de l'appartenance à une CSP. Et sur le terrain, si je fais le même constat que D. Pasquier, d'autres pressions m'apparaissent beaucoup plus dramatiques : la difficulté de certains jeunes à s'extraire de problèmes endémiques vécus par leur famille depuis parfois plusieurs générations, les charges médiatiques anti-jeunes (il est consternant de voir que le registre lexical des adultes les concernant n'a guère évolué depuis plus d'un siècle : les Apaches à la fin du XIXe, les sauvageons selon Chevènement, les blousons noirs des années soixante, les voyous de Sarkozy, et bien d'autres)...
Si culture juvénile devait exister, j'ai le sentiment qu'elle serait le produit de la tyrannie des adultes à leur encontre.
Les inquiétudes que portent les adultes sur les jeunes ne diffèrent guère des discours antérieurs : les premiers psychologues s'étant intéressés aux jeunes les décrivaient comme des individus portés au vice, à la violence ; dans les années 60, on glosait sur les effets nocifs du rock, des bandes dessinées... Aujourd'hui, ce sont d'autres produits, d'autres codes, d'autres modes qui sont montrés du doigt.
Quant à la séparation des sexes, là encore, les constats de D. Pasquier ne sont pas nouveaux : l'utilisation du temps libre des jeunes filles et des garçons a toujours été très marquée et les modes de sociabilité entre les deux sexes ont toujours été différents. Cette dichotomie filles-garçons est aussi le signe d'une recherche de repères identitaires marquée par une dynamique d'attirance et de rejet.
Si une vigilance doit être observée concernant l'ensemble de ces phénomènes, il me semble que nos préoccupations doivent tendre à remettre en débat la question de la citoyenneté face aux dérives consuméristes de notre société, qui font de plus en plus de l'individu un consommateur revendiquant des droits plutôt qu'un citoyen chargé de devoirs.


Bibliographie

Dossier Espace Ressources
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- Les jeunes de 1950 à 2000, un bilan des évolutions. INJEP
A l'aide de spécialistes de la jeunesse, en s'appuyant sur des données chiffrées et le regard de la presse sur la jeunesse, l'Injep s'attache à donner dans cet ouvrage un panorama complet de la jeunesse depuis 50 ans. Ref : 888

- Olivier Galland, Les Jeunes. – La Découverte, coll. Repères., 2002
Du Moyen Âge à nos jours, quelle a été la place des jeunes dans notre société ? Qui sont les huit millions de jeunes Français des années quatre-vingt-dix ? Comment entrent-ils dans la vie professionnelle ? Quels sont leurs goûts ? À quelles valeurs adhèrent-ils ? Après les révoltes des années soixante, la jeunesse est-elle maintenant résignée, pragmatique ou indifférente ?

- « Adolescents : les années tribus » in Le Monde2, 11 juin 2005
Aujourd’hui plus que jamais, les ados s’assemblent et se rassemblent, adoptent des codes. Pour être quelqu’un disent-ils. Communautarisme ? Les sociologues préfèrent parler de tribu. Skate, hip-hop, chal, rock, rap, reggae, baba, électro, métal… le choix est large. Liberté ou asservissement ? Enquête par Guillaume Kempf et photos de Léa Crespi.

- « Les objets des adolescents », Serge Lesourd. – Agora Débats Jeunesses n° 13
Après avoir distingué trois fonctions psychiques des objets (les objets de la réalité, l'objet psychique et l'objet-moi) l'auteur s'attache à montrer l'importance pour le sujet en construction qu'est l'adolescent de son rapport aux objets réels. ref : 442

- « Les pratiques culturelles adolescentes », Jean-François Hersent. – BBF 2003
Selon l’auteur, la durée de l’adolescence s’allonge, et elle devient une période d’expérimentation en dehors de la vraie vie, au détriment de la construction d’une identité par rapport aux parents. Cela explique quelques comportement spécifiques aux adolescents.

Autres références

- Michel Maffesoli, Le Temps des tribus. - La Table Ronde, 2000
Les transformations des sociétés, l'émiettement du corps social... Nous rentrons dans l'ère des tribus. Professeur de sociologie à l'Université de la Sorbonne, Directeur du Centre d'études sur l'actuel et le quotidien (CEAQ) et rédacteur en chef de la revue Sociétés, Michel Maffesoli est l'auteur de La part du diable, Précis de subversion postmoderne (Flammarion, 2002) ; L'Instant Eternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (Denoël, 2000) ; Du nomadisme. Vagabondages initiatiques (Le livre de Poche, 1997) et Le temps des tribus (1988, Réed. La Table Ronde, 2000)
Pour en savoir plus :
http://www.ceaq-sorbonne.org/

- Michel Fize, Les Adolescents. – Editions Le Cavalier bleu, coll. Idées Reçues. – 2002
« Il circule sur l'adolescence toutes sortes de préjugés qui ont pour conséquence de donner de cet âge de la vie une vision noire, sinon apocalyptique. L'exigence scientifique suppose l'interrogation permanente des idées, des théories ; elle implique le courage de le faire, sans complaisance. » Michel Fize
Michel Fize est, depuis 1994, sociologue au CNRS (Centre d'Ethnologie Française), spécialiste des questions de l'adolescence, de la jeunesse et de la famille.
Pour en savoir plus :
http://www.lecavalierbleu.com/idees_recues/Adolescents.html

- Gérard Mauger, Les jeunes en France. Etat des recherches. – La Documentation française, 1994.
Gérard Mauger est sociologue, directeur de recherche au CNRS, directeur-adjoint du Centre de sociologie européenne (CSE) depuis 2000, après avoir été directeur du laboratoire « Cultures et sociétés urbaines » (CSU). Ses recherches ont porté sur la jeunesse, la déviance, les pratiques culturelles et les intellectuels.
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Société Les jeunes sous le coup de la tyrannie de la majorité
Supplément Web de l'article paru dans Léo N°4, p. 20-21 , été 2005